1966 : les Martyrs de la Pentecôte

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1966 : les Martyrs de la Pentecôte

Message  Mathilde le Sam 4 Jan - 11:02




1966 : les Martyrs de la Pentecôte

Page d’histoire : Il y a 41 ans Mobutu faisait pendre les martyrs de la Pentecôte
Le grand stade de football de Kinshasa s’appelle « Stade des Martyrs ». Très peu de gens savent que le libellé complet de ce nom est « Stade des Martyrs de la Pentecôte ». Ces martyrs-là étaient en réalité quatre politiciens, qui avaient été pendus en ces lieux à la Pentecôte de 1966, longtemps avant la construction de ce stade en 1993. Donc il y a de cela 41 ans.

Ainsi, sept mois après sa prise du pouvoir, Mobutu qui tient à marquer son territoire et à prendre ses mar­ques, va planter les décors d’un pou­voir fort : un pouvoir marqué du sceau des préceptes de Machiavel : « un chef doit chercher à être craint, qu’à être aimé ». Dans un scénario imaginé avec un cynisme artistiquement diabolique, Mobutu va tendre un piège à quelques acteurs politiques qui seront accusés de fomenter un coup d’Etat et pendus en public.

Un pouvoir fort

Dès le départ de son régime, au len­demain du coup d’Etat du 24 novem­bre 1965, le jeune lieutenant-général Mobutu ne fait pas mystère de sa vi­sion du pouvoir : ce sera un régime fort. Très rapidement, il interdit tous les par­tis politiques pour cinq ans. Deux jours après, il promulgue une ordonnance-loi, qui lui donne le droit de prendre par ordonnances-lois des mesures qui sont du domaine de la loi. Toutefois, ces ordonnances-lois seront soumises au Parlement dans les deux mois pour approbation. Le même jour, il prend une ordonnance-loi qui étend la com­pétence des juridictions militaires aux infractions relevant de l’abus du pou­voir, de la corruption. Il diminue les émo­luments du personnel politique et de la haute administration : il tient à « balayer la politicaille ».

Le 7 mars 1966, il supprime l’obli­gation qu’il s’était lui-même faite de soumettre ses ordonnances-lois à l’une des chambres législatives dans les deux mois pour confirmation. S’expri­mant devant les deux chambres réu­nies, il accuse les parlementaires d’avoir abusé de sa confiance et d’avoir fait usage du droit de regard qui leur était laissé sur les ordonnan­ces-lois pour les annuler, alors qu’elles n’avaient qu’un seul but : le bien de la nation. Le mécontentement est gé­néral parmi les parlementaires. Beau­coup se taisent face au risque de se mettre à dos le général Mobutu.

Mais quelques courageux vont élever le ton. Le sénateur Emile Zola interviendra par motion, pour demander quel rôle jouerait encore le Parlement dans ces conditions : il est fortement applaudi et appuyé par le sénateur Emmanuel Bamba. Pour ce dignitaire de l’église Kimbanguiste : « Il est temps de sortir des lâchetés hypocrites ». Trois mois après, il sera pendu à l’actuel empla­cement du stade des Martyrs avec trois autres personnalités politiques : Evariste Kimba, Alexandre Mahamba et Jérôme Anany. Ce dernier avait été mi­nistre de la Défense dans le gouver­nement de Cyrille Adoula (1961-1964, chef-d’Etat major général de l’armée).

Dans ce gouvernement, Mahamba s’occupait des Affaires foncières, tan­disque Bamba y avait le portefeuille des finances. Evariste Kimba, quant à lui, était un muluba du Katanga qui s’était désolidarisé de Balubakat pour travailler avec Moïse Tshombe lors de la sécession du Katanga. Il était minis­tre des Affaires étrangères de ce gou­vernement sécessionniste. A la fin de la sécession en janvier 1963, il rejoint les siens pour prendre la direction de la Balukabat de Jason Sendwe.

Quand Tshombe devient Premier ministre du Congo en juillet 1964, Kimba s’allie à ses opposants de Léopoldville : Victor Nendaka, Cléophas Kamitatu, Justin-Marie Bomboko. En octobre 1965, Kasa-Vubu révoque Moïse Tshombe comme Premier minis­tre pour le faire remplacer par Kimba ; et ce malgré l’opposition du Parlement où Tshombe était majoritaire avec la CONACO. Ce bras de fer donnera l’oc­casion à Mobutu de faire son coup d’Etat, le 24 novembre 1965.

Piège mortel


A la prise du pouvoir par les épau­les galonnées du Haut commandement de l’armée le 24 novembre 1965, il n’était pas question pour eux de le gar­der longtemps. C’est au lendemain du coup d’Etat que Mobutu décidera de rester au pouvoir pendant cinq ans. Alors, beaucoup d’hommes politiques vont discuter des possibilités de l’écar­ter du pouvoir pour revenir au pro­gramme initial du Haut commandement de l’armée, tendant à installer un pou­voir temporaire, ayant pour mission d’élaborer une nouvelle Constitution mieux appropriée aux réalités politi­ques nationales.

Dans ces cercles de discussion se retrouvent aussi des officiers militaires qui demandent à leurs interlocuteurs civils de les ren­seigner sur la situation politique, car ils estimaient que le pays était sur une mauvaise voie. Ces officiers voulaient avoir une liste de politiciens susceptibles d’être associés à un gouvernement provisoire. Alors que les politi­ciens n’entrevoyaient aucune méthode, forte pour écarter Mobutu du pouvoir, les officiers militaires radicalisaient la démarche en suggérant des solutions plus brutales : il fallait assassiner le Pré­sident Mobutu et le Premier ministre, le général Léonard Mulumba. Parmi ces officiers militaires, celui qui semblait le plus extrémiste était le colonel Bangala (dont le nom est donné à l’avenue qui longe le stade Vélodrome de Kintambo vers la maternité de la même com­mune).

En réalité, tous ces officiers militaires n’étaient que des appâts pour mieux piéger les politiciens et les pousser à aller plus loin dans la conjuration. A tra­vers eux, Mobutu était régulièrement informé de tous ces contacts. Et il don­nait même des consignes pour que ces officiers puissent se montrer très en­gagés dans l’optique du coup d’Etat. Le dimanche 29 mai 1966, jour de la Pentecôte, un dernier rendez-vous est pris entre les quatre politiciens et six officiers supérieurs. Les derniers réglages, avant de passer aux actes, ont lieu à la résidence du colonel Bangala au quartier Parc Hembrise, à Ma cam­pagne. Dans le jardin de la villa où tous ces conjures établissent le dernier plan d’action, sont cachés des commandos. D’autres commandos déguisés en domestiques, servent la bière. Cette réunion qui avait débuté à 20 heures se termine à une heure du matin. C’est alors qu’interviennent tous ces com­mandos : les quatre politiciens sont arrêtés, à l’exception des officiers mili­taires.


Le lendemain lundi 30 mai au grand matin, le président Mobutu s’adresse au peuple congolais, à travers les ondes de la Radio Congo. Sa voix claque de colère et d’émotion : « cette nuit, un complot dirigé contre ma personne et le nouveau régime a été ourdi par quelques politiciens irrespon­sables. Ils ont été arrêtés et seront tra­duits en justice pour haute trahison. Le complot a été déjoué grâce à la vigi­lance et la loyauté des membres de l’Ar­mée nationale congolaise. J’invite tous les congolais à démontrer leur fidélité au régime et leur désapprobation à l’égard de ces traîtres poussés par l’ap­pât du gain. Je vous invite à garder le calme. Faites confiance à la justice ».

Immédiatement après, le Haut com­missaire à l’Information, Jean-Jacques Kande, informe la nation que quatre ambassades dont celle de la Belgique sont mêlées à ce complot. Il cite no­tamment le Premier secrétaire de l’am­bassade de Belgique Alain Rens qui sera expulsé le même jour du Congo. Jean-Jacques Kande va ajouter que les quatre conjures avaient promis des « récompenses plantureuses à leurs complices militaires dès que le coup d’Etat allait réussir ». Ces derniers avaient exigé et obtenu la promesse de 30 millions de francs congolais chacun.

Tribunal militaire

Le même lundi 30 mai, Mobutu crée par ordonnance-loi un tribunal militaire d’exception chargé de juger les quatre conjures de la Pentecôte. Dans le même temps, il nomme parmi les offi­ciers supérieurs de l’armée, le prési­dent et deux juges. Pour ce procès inique et unique en son genre, il n’y aura pas le droit à la défense ni l’appel : la sentence sera immédiatement exécutoire.

Le procès dit de la Pentecôte, va commencer le mardi 31 mai. Tenu en plein air, ce procès prendra toute la journée devant une nombreuse foule de plus de 20.000 personnes très hos­tiles et qui le manifestait bruyamment. Les quatre politiciens sont ligotés et pieds nus. Leur interrogatoire durera deux heures. Des hauts parleurs re­transmettent leurs déclarations, ponctuées par des huées de la foule.

Les conjures admettent avoir cherché les voies et moyens de remplacer le nouveau régime par un gouvernement provisoire. Toutefois, ils récusent la thèse d’avoir planifié l’assassinat du Chef de l’Etat et du Premier ministre. Ils deman­dent avec insistance que le tribunal militaire puisse entendre aussi, les mi­litaires qui les accusent notamment le colonel Bangala. Malheureusement, les juges estiment inutile une telle con­frontation. De fait, cette dernière n’aura jamais lieu.

Emmanuel Bamba avait af­firmé qu’au cours de leurs conversa­tions avec ces officiers supérieurs, il avait toujours insisté pour que l’action du coup d’Etat ne puisse entraîner aucune perte en vies humaines. Et d’ajouter qu’il n’avait accepté de par­ticiper à ce projet qu’à cette stricte con­dition-là. Tous les trois autres conjures soutiendront aussi la même version.

Ce procès expéditif va se clôturer à la hussarde par ces propos sans équi­voques de l’officier président du tribunal militaire : « messieurs, nous sommes ici devant le conseil de guerre, ce n’est pas pour faire des discussions. Nous sommes ici pour punir quelqu’un. Donc, le tribunal militaire ne demande pas beaucoup de temps ». Sur ces mots, la Cour se retire pour délibérer. Ils vont le faire durant seulement cinq minutes, après lesquelles ils reviennent pour annoncer la sentence : la peine de mort pour tous les quatre inculpés.

La sentence de la Cour annonçant la peine de mort pour tous les quatre inculpés va soulever une forte vague d’indignations à travers le monde. Plusieurs démarches seront tentées par des pays européens. Le roi Baudouin des belges fait une de­mande personnelle de clémence, qui n’aura aucune chance de réussite : déjà son pays avait été cité par les autori­tés congolaises, comme complice de la conjuration.

En plus, les relations entre les deux pays sont viciées par le fameux dos­sier du « contentieux belgo-congolais ». Le général Charles de Gaule mêlera sa voix à celles notamment, du prési­dent américain Lindon Johnson et du Premier ministre britannique, mais en vain. Sa sainteté, le Pape Paul VI con­jure solennellement le lieutenant-géné­ral Mobutu Joseph Désiré, de ne pas franchir le Rubicon : mais sans succès.

Selon certaines indiscrétions, Mobutu était sensible à toutes ces pressions. Mais, les durs du Haut commandement de l’armée l’avaient me­nacé de ne pas lui obéir sur ce point, s’il reculait. « Pire, ces faucons le me­naçaient même de le renverser aussitôt. Le plus extrémiste de tous, chef d’Etat-major général de l’armée, le gé­néral Jean-Louis de Gonzague Bobozo sera plus explicite : « ce sera eux ou toi ».

Finalement, l’exécution aura lieu le lendemain de la sentence, mercredi 1er juin 1966, en présence de plus de 20.000 personnes agglutinées autour de la potence, sur l’actuel emplace­ment du stade des Martyrs. Le premier à passer à la potence est Evariste Kimba. Sa tête est cachée par une cagoule noire, de même que le bour­reau. Il est pieds nus et marche avec beaucoup de difficultés : sans doute, il a dû être torturé avant d’être conduit à la potence. Le bourreau ouvre la trappe. Kimba reste suspendu à la corde, qui sous la pression de son poids et de la force de gravité, lui serre mortellement la gorge, l’étouffe et l’étrangle. Vingt minutes après, il cesse de bouger : il a rendu l’âme sous les yeux d’une foule subitement devenue silencieuse.

Le spectacle est horrible, irréel et quasi hallucinant. Dans un silence à couper aux couteaux, Jérôme Anany subit le même sort, suivi par Alexandre Mahamba. Le notable Kimbanguiste, Emmanuel Bamba qui monte le dernier, va résister plus longtemps. Mais, quand brusquement il rend l’âme, un mouvement de panique généralisé s’empare de la foule. Les gens fuient dans tous les sens : même le bourreau.

Dans la soirée, Mobutu s’exprime à la radio, d’une voix ferme et autoritaire : « le respect dû à un chef, c’est quelque chose de sacré et il fallait frapper par un exemple. On était tellement habitué dans ce pays à des sécessions, à des rebellions. Il fallait couper court à tout cela, pour que les gens ne puissent plus re­commencer… Lorsqu’un chef décide, il décide, un point c’est tout. J’ai dé­cidé au nom du Haut commandement que nous sommes au pouvoir pour cinq ans, un point c’est tout. Il n’appartient pas à un groupe de politiciens d’aller se mettre du côté des finances pour provoquer encore des désordres ou des troubles dans ce pays. Ils l’ont fait, il fallait un exemple ».

Dans les jours qui suivent, quelques hommes politiques seront jugés pour complicité, mais avec moins de sévérité. Ce sera, par exemple, le cas de Cléophas Kamitatu, condamné à cinq ans de servitude pénale et envoyé à l’île de Bulabemba où il remplacera son ami du PSA Antoine Gizenga, libéré de là en 1964 par Moïse Tshombe, après trois ans d’incarcération, sur or­dre du Premier ministre Cyrille Adoula.


Source: Congo Forum

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